• Hélie B.

Écrivain public, un vieux métier d'avenir.


Mardi 26 décembre 2017, à 9 heures, un bureau de poste près de chez moi.

Je suis là pour faire partir un courrier en recommandé avant de partir en vacances : d'humeur bon enfant, j’attends mon tour devant un comptoir d’accueil du bureau de poste, quasi désert. Trois employées circulent dans l’espace de vente pour s’occuper d’une poignée de clients, dont un monsieur plutôt âgé, habillé comme l’as de pique, et qui se déplace cahin-caha avec ses deux cannes.

Je lui propose en souriant la chaise à disposition à côté de moi. Il décline sobrement l’invitation, s’excuse pour son élocution difficile, parce qu’il tremble beaucoup et que c’est sa maladie qui fait ça. Il n’en a pas pour longtemps et intercepte une jeune employée, d’à peine trente ans :

- S’il vous plait, je ne reçois plus mes relevés bancaires à la maison.

- Est-ce que vous avez regardé sur internet ?

- Je n’ai pas internet.

- Il faut regarder : maintenant, c’est possible que ça soit sur internet, dit-elle en se dirigeant, blasée, vers un ordinateur disponible.

Je suis restée sans voix : j’ai immédiatement repensé au film de Ken Loach, Moi, Daniel Blake et la violence inouïe de l’exclusion de la société « moderne » par l’illectronisme.

Certes, la jeune femme lui a imprimé un relevé, mais l’histoire ne dit pas si elle a expliqué à ce vieux monsieur les démarches à faire pour recevoir définitivement les relevés à son domicile, ou si elle a pris sur elle de cocher la bonne case pour ce faire.


Et ce matin, autre bureau de poste… je découvre ces panonceaux disposés bien en évidence à plusieurs endroits du nouvel espace d’accueil des clients.

Il est fort probable que ces écriteaux sont illisibles justement par ceux-là mêmes à qui ils sont destinés.

Et à qui on risque bien de faire la remarque suivante :

« Mais Madame/Monsieur, c’est écrit là : je ne peux pas vous aider. »

En tant qu’écrivain public, je ne me réjouis pas une seconde de ce délitement des services qui étaient autrefois accessibles au plus grand nombre, leur permettant de faire valoir leurs droits.

Imaginez une seconde que vous ne sachiez pas nager et que vous deviez traverser une rivière profonde, large de quelques mètres, qui vous sépare de votre objectif : quelles options s’offrent à vous ?

  • Rebrousser chemin en espérant trouver, peut-être, un pont ou un passage à gué ?

  • Prier pour qu’il vous pousse des ailes ?

  • Vous jeter à l’eau en espérant que le courant vous porte de l’autre côté en vie ?

  • Héler votre vis-à-vis pour qu’il vous lance une bouée, un pont, une échelle ?

  • Attendre des jours meilleurs ?

  • Trouver un passeur pour vous faire traverser ?

En ce début d’année 2018, je forme le vœu que la marche forcée vers le « progrès » qui écarte les plus démunis s’arrête enfin, que ceux qui ont le pouvoir prennent conscience, individuellement, qu’un jour, eux aussi, ils pourraient bien avoir besoin d’un passeur et qu’ils seraient alors ravis de bénéficier de la solidarité collective… si elle existe toujours.

Le passage au « tout informatique » est tout sauf plus économique, plus rapide, ou économe en énergie. Il a un vrai coût : humain, énergétique, économique, social, écologique… et si on creuse un peu, je suis sûre qu’on peut en trouver d’autres ! Et ne nous leurrons pas : tout le monde paie.

Alors oui, l'écrivain public a de beaux jours devant lui, et croyez-le ou non, c'est loin de me faire plaisir.

#ecrivainpublic #illectronisme